Par Terry Vebert Belfleur
CP: Ticket Magazine
Dans les salles encore vides, bien avant l’arrivée du public et des artistes, Alex Vaillant, dit Zouzou est déjà à l’œuvre. À 18 ans de carrière, ce technicien du son chevronné se fond dans l’ombre des coulisses, là où se construit l’essentiel. Penché sur une console comme un écrivain sur sa feuille, il ajuste, il mesure, il apprivoise. Ses doigts glissent avec la délicatesse d’un pianiste. Pour certains, il n’est qu’un manutentionnaire ; pour ceux qui connaissent son travail, il est un véritable technicien du son.
Une enfance tournée autour des sonorités
Alex n’a pas choisi le son ; c’est le son qui l’a choisi. Dans son enfance, alors que les autres s’attachaient aux mélodies, lui s’enfonçait dans les couches profondes : le souffle derrière une voix, la pulsation d’un tambour, la respiration naturelle d’une pièce. Il écoutait comme on lit les lignes de la main. Chaque bruit était un présage.
Alex a grandi dans un environnement profondément marqué par la musique et la technique. Son père, lui-même technicien du son, manœuvrait souvent les matériels de sonorisation à la maison devant ses yeux. En l’absence de son père, il avait l’habitude de jouer en cachette avec ses instruments.
« À la maison, il y avait beaucoup de matériels de sonorisation. Mon petit frère et moi, on les voyait fonctionner tous les jours. Quand mon père n’était pas là, on les allumait pour faire du son », raconte-t-il.
Très jeune, il développe une familiarité naturelle avec les équipements de sonorisation. Cette proximité lui permet parfois d’accompagner son père sur des lieux de travail, où il observe et apprend, sans encore envisager que cela puisse devenir un métier.
« Je ne savais pas que j’apprenais un métier. Je jouais, mais le son entrait déjà en moi », confie-t-il.
Un cheminement sans plan préétabli
Malgré sa proximité avec le son, Alex n’était pas vraiment intéressé à évoluer comme technicien ou ingénieur du son.
« Je ne me voyais pas devenir technicien ou ingénieur du son. C’était juste le travail de mon père », explique-t-il.
Avec le temps, son père lui délègue beaucoup plus de tâches. Son frère et lui travaillaient régulièrement à la place de leur père, retenu par d’autres projets.
« Mon père avait l’habitude de nous laisser travailler seuls quand il était occupé à Radio Métropole, car à cette époque il travaillait là-bas. À ce moment, mon frère et moi embarquions tous les équipements dans un véhicule et partions assurer la gestion du son pour l’activité en question », lâche-t-il sans ambages.
Quelque temps après, Alex s’est rendu à l’Institut Français d’Haïti pour suivre une formation en sonorisation. Après une session, il l’a abandonnée pour chercher d’autres activités plus rentables, mais sans succès.
« Les ingénieurs du son de l’Institut Français d’Haïti ont offert une formation en sonorisation. J’ai participé à cette formation pour avoir plus de connaissances dans le domaine. Mais je ne pouvais pas continuer, après une session j’ai laissé tomber. Je voulais apprendre quelque chose de plus rentable économiquement et je ne sentais pas que j’avais les compétences nécessaires pour devenir technicien du son. »
Bien qu’il ait abandonné la formation, sa proximité avec le son l’attire de plus en plus au point de devenir technicien du son. Puisqu’après le départ du son père pour les États-Unis d’Amérique, il a continué à tenir le boulot de ce dernier, notamment à Pap Jazz, qui est un festival de jazz qui se déroule chaque année à Port-au-Prince. Il fut officiellement employé à ce poste quelques années après.
« J’accompagnais mon père à Pap Jazz. À chaque journée de travail, il me donnait un salaire. Après son départ du pays, je suis devenu un employé en sonorisation à ce festival en 2007. Je garde encore aujourd’hui ce travail », déclare-t-il avec fierté.
Un amour fou pour le son
Pour Zouzou, le son ne se limite pas à une approche technique. Le son est, pour lui, toute sonorité qui est agréable à l’oreille. Tout ce que l’on produit qui est agréable à l’oreille est un son.
Il veut toujours satisfaire ses clients. Certaines fois, il travaille même gratuitement pour des amis proches.
« Je prends du plaisir à travailler pour mes clients, car j’aime beaucoup mon travail. Parfois des amis m’appellent pour que je gère le son dans leur activité personnelle. Je me rends pour les aider avec plaisir. »
Son apprentissage s’est fait essentiellement sur le terrain, par l’expérience et l’observation. Son amour pour ce métier développe sa dextérité dans le maniement des matériels.
« Je n’ai pas suivi de grandes formations. J’ai appris en travaillant, en faisant des erreurs et en écoutant beaucoup. L’un des plus grands cadeaux que Dieu puisse m’offrir, c’est la capacité d’apprendre avec rapidité. Je n’ai pas besoin que l’on m’apprenne quelque chose deux fois, une seule fois me suffit », précise-t-il.
Une sensibilité particulière pour son travail
Alex est un professionnel sensible. Il croit que son travail, bien fait, en prenant en considération le besoin des autres professionnels, est essentiel pour le bon déroulement du spectacle.
« Mon plus grand souci, c’est de satisfaire les clients et de respecter leurs fiches techniques. Ignorer la demande d’un artiste, c’est déjà compromettre le spectacle », estime-t-il.
Dans ce métier où tout peut trembler — une fréquence rebelle, un micro capricieux, un artiste anxieux — Alex demeure un phare. Là où d’autres prennent beaucoup de temps pour trouver l’élément perturbateur, lui il le trouve comme un éclair. Il a cette façon rare de résoudre les difficultés techniques. Il se rappelle d’une expérience torride qu’il a faite dans une activité à laquelle il participait.
« Une fois j’ai été au Centre Culturel Brésil-Haïti. Un concert se déroulait. Le son que l’on émettait n’était pas de bonne qualité. J’ai approché le technicien du son, je lui ai fait la remarque. Après avoir suivi mes recommandations tout a été normal. Il m’a dit : Comment avez-vous su que le problème venait de cet endroit ? Je lui ai répondu : C’est du bon sens et j’ai une oreille sensible », raconte-t-il avec sourire aux lèvres.
Un métier aux risques perplexes
Alex aime son métier, bien qu’il reconnaisse qu’il y a des risques.
« Dans ce métier, quand tout va bien, tout le monde est heureux. Mais, une fois qu’il y a un simple feedback, tout le monde te pointe du doigt, même s’ils ignorent l’origine de la panne. Pour eux, c’est ta faute », déplore-t-il.
Plusieurs fois, dans sa carrière, on a indexé Alex, à tort. Il se souvient notamment d’un incident survenu lors d’un événement à Pétion-Ville.
« Je me rappelle une fois, j’étais technicien du son dans un programme dans un restaurant à Pétion-Ville. Le son coupait, et on m’a immédiatement accusé. Pourtant, le problème venait de l’électricité. Le courant était trop faible pour les équipements », raconte-t-il.
Un artisan du présent, un architecte du futur
Malgré les risques et les contraintes de ce métier, Alex continue de l’exercer avec la même passion. Il nourrit toutefois des ambitions encore inabouties. Ainsi, l’homme qui a grandi dans un milieu sonore avoue :
« J’aurais bien aimé devenir ingénieur du son, mais je n’ai pas les moyens financiers et je sens que mon âge est trop avancé pour une aventure pareille. »
Son objectif reste néanmoins clair : créer sa propre compagnie de sonorisation.
« Je ne veux pas seulement travailler d’activité en activité. Je veux bâtir quelque chose de durable. Je veux avoir une compagnie de sonorisation », affirme-t-il.
Depuis 2007, il est étroitement lié au festival Pap Jazz, une expérience qu’il considère comme déterminante. Mais il a travaillé au cours de sa carrière pour d’autres institutions connues comme le Festival Quatre Chemins et le Festival En Lisant.
Cependant, l’insécurité grandissante en Haïti a fortement réduit les opportunités de travail pour ce technicien, père de famille de deux enfants, qui ne vit que de cela.
« Le son est ma principale source de revenus. Quand il n’y a pas d’événements, c’est toute ma vie professionnelle qui s’arrête », confie-t-il.
À 48 ans, Alex Zouzou Vaillant continue de servir tout public avec amour, discrétion et engagement. Invisible pour beaucoup, il demeure pourtant un maillon essentiel de la chaîne artistique. Il est un passeur d’émotions. Un artisan du sensible. Un poète du son silencieux qui, sans jamais monter sur scène, participe à la création de moments inoubliables.


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