Chelson Ermoza, dit « Zo Papa » : entre conte et théâtre
Dans le paysage artistique et culturel d’Haïti, il y a des noms qui résonnent aussi fort que leur talent. Dans ce registre, Chelson Ermoza brille par son talent et son engagement. Poète, conteur, diseur, comédien et metteur en scène bref, Chelson a plusieurs cordes à son arc et il les fait retentir depuis 26 ans.
Comme beaucoup d’artistes à succès, Chelson a eu des débuts simples. Tout a commencé en 2000, à Martissant, quartier situé au sud de Port-au-Prince. C’est dans ce quartier, où les balles assassines ne faisaient pas encore la loi comme c’est le cas aujourd’hui que Chelson a fait ses premiers pas dans l’univers artistique.

« Je commence à jouer le théâtre d’abord à l’Assemblée Chrétienne par la Foi, une église protestante située à Martissant 7. Puis, j’intègre des clubs littéraires que ce soit à Martissant ou à Fontamara avec la même envie de développer mes compétences dans le domaine », explique-t-il.
À partir de ce moment, Chelson commence à avoir un vrai intérêt pour le théâtre et la poésie. Ce sera un intérêt profond. Un intérêt intense. Et, un intérêt démesuré jusqu’à ce qu’il devienne poète avec la publication, en 2022, de son premier recueil de poésie intitulé « Tras pye lorizon ». Pourtant, plus d’un le connait comme conteur.
Conte : une pratique culturelle à sauvegarder
Chelson a le conte dans l’âme. Dans le cœur. Dans ses mouvements. Dans son être. Dans sa vision des choses, le conte n’est pas seulement une pratique artistique qui fait partie de notre patrimoine culturel immatériel, il a des fonctions bien plus importantes.
L’artiste Chelson Ermoza présente le conte comme une pratique artistique aux plusieurs fonctions. « Le conte a une fonction sociale, car il crée des liens entre les gens. Il a une dimension pédagogique, car il contient toujours une leçon morale. Il a également une portée thérapeutique, puisqu’il permet au public de se détendre », explique-t-il.
L’aspect pédagogique du conte est extrêmement important pour la formation sociale des enfants. Chelson révèle clairement cela en martelant : « À travers les contes, les enfants arrivent à comprendre les réalités de la vie, ils différencient le bien du mal, le bon du mauvais. Ils comprennent la méchanceté des humains et le sort qui leur est réservé. »

Une promotion sans limite
Pendant une période, Chelson a constaté que le conte a connu une décadence. « À un moment donné, le conte était sur le point de mourir parce que les gens ne disaient plus de contes. Cette pratique était en défaillance », avoue-t-il.
Durant cette période, peu de gens s’étaient intéressés à la pratique du conte. Rares étaient les activités qui mettaient le conte en valeur. Puis, plusieurs initiatives ont surgi pour rallumer la flamme de cette vieille pratique culturelle ancestrale. Chelson et plusieurs collègues ont alors pris la décision de créer le festival interculturel de conte « Kont anba tonèl ».
Concrètement, Chelson se livre avec vigueur dans la promotion du conte à travers le pays notamment avec le festival « Kont anba tonèl » dont il est le directeur artistique.
« À travers le festival Kont anba tonèl, nous faisons un travail symbolique : donner une place au conte. Aujourd’hui, de plus en plus, les gens sont intéressés par le conte. Grâce à ce festival, nous avons influencé des gens à la pratique du conte. Ce festival a engendré des conteurs comme Lindor Moïse, Marceline Saintil, Jimmy Pétiote », explique-t-il avec enthousiasme.
Chelson n’investit pas seulement l’espace haïtien pour promouvoir le conte, il a entrepris, par ailleurs, de nombreux voyages dans les Antilles et en Europe, avec le même objectif : promouvoir le conte comme genre littéraire à part entière.
« J’ai eu l’occasion de représenter Haïti à plusieurs reprises dans divers festivals que ce soit en France, en Guadeloupe ou en Martinique comme conteur. En 2013, j’ai représenté le pays aux Jeux de la Francophonie », avance celui qui a le conte dans l’âme comme passion.

« De plus en plus, le conte se fraie un chemin. Ce qui pousse beaucoup de gens à s’intéresser à sa pratique. Les initiatives se multiplient. Par exemple, durant les vacances d’été de cette année, le Centre Culturel Pyepoudre a mis en œuvre un projet dans lequel les responsables apprenaient aux enfants à écrire des contes », avoue-t-il avec fierté.
Le conteur qui joue au théâtre
Si beaucoup de personnes connaissent Chelson comme un conteur, il est pourtant également un excellent comédien, avec un parcours aussi riche que la nature compte de plantes.
La dichotomie conte-théâtre est très présente dans l’univers de Chelson. Il se met sur scène tantôt pour jouer comme conteur tantôt pour faire du théâtre. Cette double appartenance lui donne une maîtrise rare des deux genres.
« La première différence qui existe entre le conte et le théâtre c’est que d’abord le conteur s’entremêle avec le public. Il s’attache aux feedback du public. D’où l’importance des expressions langagières comme Krik, Krak, alors que pour le comédien c’est différent. Quand il interprète un personnage, il a un mur entre lui et le public », explique-t-il.
Selon Chelson, dans la pratique du conte l’acteur enfile un personnage, le quitte, le reprend, sans jamais lâcher le fil du récit. Travail délicat, mais essentiel pour le conteur. « Parfois, le conteur incarne un personnage sans pour autant y rester durant tout le spectacle, cependant le comédien reste dans le personnage qu’il incarne. Le défi pour conteur est de taille puisqu’il raconte et joue simultanément », explique Chelson.
« Concernant les points de ressemblance entre ces deux genres, le conteur ainsi que le comédien font le même travail : raconter une histoire. De plus, ils font tous les deux des exercices de répétitions avant même de présenter un spectacle », ajoute-t-il, avec un sourire.
Pour lui, quelqu’un qui se dit conteur et qui ne connaît pas l’art de la narration, manque l’un des ingrédients essentiels de ce métier. « Il est important que le conteur ait la capacité de raconter. Il doit être en mesure de jouer et de raconter en même temps », croit-il.
La poésie est indissociable du théâtre
« La poésie a une singularité car elle est présent dans presque tous les genres littéraires. La poésie est présente dans les contes, les pièces de théâtre, les romans », avoue Chelson, celui qui a commencé à jouer le théâtre à l’Assemblée Chrétienne par la Foi, une église protestante situé à Martissan.
C’est presque difficile de passer outre la poésie quand on est dans la création, selon Chelson. La poésie permet d’exprimer la pensée avec élégance. Elle donne à la parole le goût du beau.
« Car les dialogues se créent à partir des références poétiques. Un dramaturge, par exemple, n’écrit pas pour écrire. Il réalise un exercice beaucoup plus profond lié à la poétique de la parole. Ce qu’il écrit doit capter le lecteur par sa façon de dire et son esthéticité », amplifie-t-il.
Certains textes théâtraux ont un niveau poétique très fort. Pour pouvoir jouer ces pièces, Chelson affirme que le comédien doit savoir réciter de la poésie. « Si quelqu’un veut jouer le texte de Jean D’Amérique, Opéra poussière, il doit avoir le même amour pour les mots que celui d’un.e diseur.se. Car ce texte contient un degré poétique très dense », explique-t-il.
« J’ai une énorme appréciation pour la poésie. D’ailleurs, mon premier texte publié est un recueil de poésie. Je peux avouer que tout m’est venu par la poésie », affirme-t-il.
Le théâtre comme outil politique
En Haïti, les genres littéraires ne sont pas dans un imaginaire où la finalité reste à tous les coups l’illusion. Au contraire, la plupart des genres littéraires jouent un rôle prépondérant pour expliquer la réalité. Ils sont inhérents à la réalité. Ils s’imbriquent dans la réalité. Ils prennent chair dans la réalité. À travers le conte et le théâtre, Chelson trouve une issue pour expliquer la réalité tout en faisant passer ses frustrations.
« Je m’exprime à travers les textes. Le théâtre est pour moi un outil de combat politique, de critique et de dénonciation », avance le cofondateur du festival de théâtre En Lisant.
« Un texte est toujours pour moi un prétexte pour dire quelque chose qui me ronge. Je prends toujours le soin de choisir les textes que je dois monter ou jouer. Je ne fais pas le choix de n’importe quel texte. Car le texte doit être en mesure de m’aider à dire ce qui me dérange dans la société », déclare-t-il avec fermeté.
« Je m’inscris dans une démarche artistique qui vise à utiliser les textes théâtraux comme un matériau pour m’adresser au monde. Donc, je parle aux autres en utilisant les textes des auteurs. C’est-à-dire, avec le théâtre, je ne crée pas de manière innocente. Je crée pour dire quelque chose », conclut-il.
Une vie consacrée au théâtre et au conte
Formé en histoire de l’art à l’Institut d’Études et de Recherches Africaines d’Haïti à l’Université d’État d’Haïti, Chelson a fait du théâtre et du conte l’épine dorsale de sa vie. D’un projet à l’autre, Chelson se déplace dans plusieurs villes et pays pour permettre aux gens de vivre les l’art dans toutes ses dimensions.
« Autrefois, je vivais exclusivement de mes activités liées au conte. De nos jours, c’est une autre réalité. Je fonctionne avec les revenus de mes activés liées au conte et au théâtre. Donc, il y a un équilibre », déclare-t-il.
Cet homme de théâtre, persévérant et innovant, ne désire pas seulement rester dans les planchers. Il travaille à devenir dramaturge. Il reste concentré, pour l’instant, sur l’écriture de deux pièces de théâtre. Chelson, père d’un garçon de six ans qu’il aime de toutes ses forces, déclare :
« Je ne souhaite pas rester seulement comme conteur et metteur en scène. Je veux devenir dramaturge aussi. Depuis quelque temps, je travaille sur deux pièces de théâtre. J’écris également un recueil de poésie et un recueil de conte. »
Chelson Ermoza évolue depuis 26 ans dans le monde littéraire haïtien. Il a fréquenté l’École Petit Conservatoire sous la direction de Daniel Marcelin. Il est membre fondateur de plusieurs structures comme Foudizè Teyat, BIT-Haïti, Festival En Lisant et aussi Productions Théâtre Toupatou. Il est actuellement le directeur artistique de Kont Anba Tonèl, une initiative portée par Foudizè Teyat.
Bien qu’il soit déjà conteur et comédien, il veut entrer plus en profondeur dans l’univers artistique en devenant dramaturge. Il veut toujours rester sur la scène. Pour raconter. Pour faire vivre. Pour expliquer. Pour revendiquer. Car la scène est un lieu d’expression de soi et de liberté.
Terry Vebert Belfleur
13 octobre 2026

