EDDITO: L’héroïsme a bas bruit des femmes

EDITO: L’héroïsme a bas bruit des femmes

 Je commencerai ce texte par une anecdote, l’une de celles qui m’ont poussé à créer ce festival. Car elles sont nombreuses, les raisons pour lesquelles j’ai eu l’idée de donner naissance à ce festival et de le nommer En lisant.

Je me souviens que j’allais souvent au Bar 10-traction, avenue Magloire-Ambroise. On ne peut citer cette avenue sans penser à ce vers de Makenzy Orcel qui deviendra, au fil des ans, un vers historique : Magloire Ambroise, avenue enfermée dans une bouteille, on boit des vagues.

J’y allais souvent pour être avec des amis poètes, romanciers, étudiants et amoureux de l’art. Dans ce bar, nous discutions de littérature à longueur de journée, pour refaire le monde, comme si la littérature pouvait réellement sauver le monde, pour citer le poète français Jean-Pierre Siméon : La poésie sauvera le monde.

Mais j’étais souvent jaloux de ces échanges, parce qu’ils portaient principalement sur le roman et la poésie. Le théâtre, lui, était toujours l’enfant seul, le parent pauvre, qu’on mettait de côté, qu’on reléguait au banc des oubliés.

Alors, j’avais toujours promis à mes amis, je pense à James Pubien, Toussaint Jean-François, Dieulermeson Petit-Frère, Wébert Charles, Makenzy Orcel et Béonard Monteau Kervens, de créer quelque chose qui inciterait à inscrire le théâtre au centre des débats littéraires. Je demandais souvent à mes amis de l’époque, qui sont toujours mes amis, même si le pays et l’exil nous ont séparés, pourquoi les grands noms de la littérature n’écrivaient pas pour le théâtre.

C’est peut-être de cette question qu’est née l’idée de cette année : adapter l’œuvre romanesque de Yanick Lahens pour le théâtre, faire dialoguer, voire confronter, le roman et le théâtre.

Avec cette adaptation, nous voulons ouvrir un espace où les frontières entre les genres littéraires deviennent poreuses, où le roman peut entrer en scène, où le théâtre peut retrouver sa place au cœur des discussions littéraires.

Alors, il nous fallait une personne, une personne qui a un grand cœur, une personne qui est en contact permanent avec les jeunes, avec son public et avec le public du théâtre.

Ce n’est pas la première fois que l’œuvre de Yanick Lahens est adaptée au théâtre. Gaëlle Bien-Aimé en a déjà fait l’expérience au festival Quatre Chemins ; le Festival d’Avignon a déjà mis en lecture l’un de ses textes. La romancière a elle-même prononcé une conférence, en 2019, autour du texte Face à la mer de Jean-René Lemoine, au festival En lisant.

Alors, il fallait une autrice. Il nous fallait une écriture à la fois belle et bouleversante. Une autrice qui parle des héroïnes haïtiennes oubliées, des héroïnes ordinaires.

Chez Yanick, les héroïnes ne sont pas celles qui occupent les grandes scènes du pouvoir, ni celles dont les exploits font du bruit, me rappelle Stéphane Saintil dans l’une de nos conversations, lors de ma préparation de cette édition du festival, en soulignant modestement ce dont je me souviens de l’écriture de Yanick.

Ce sont des femmes de conditions modestes, des femmes de tous les jours, des femmes de la classe moyenne, confrontées aux réalités ordinaires de l’existence (Gracieuse Dalmé dans Tante Résia et les dieux). Elles composent avec les difficultés, inventent des stratégies pour survivre (Résia Vilmont dans Tante Résia et les dieux), mais aussi des chemins pour transmettre : transmettre une mémoire, des valeurs, une histoire, une manière de tenir debout.

Leur héroïsme est discret, presque silencieux. Pourtant, derrière chaque geste, chaque renoncement, chaque acte de courage se dessine une résistance profonde. Chez Yanick, l’héroïsme ne se mesure donc pas à l’éclat des grandes actions, mais à la capacité de ces femmes à continuer, à protéger, à transmettre et à transformer leur monde, un geste après l’autre.

C’est cet héroïsme invisible, cet héroïsme à bas bruit, que le festival En lisant souhaite révéler et saluer.

Éliézer Guérismé
30 septembre 2026
Montréal, Québec

Crédit photo : Fabrice Celony