Lettre aux absents !

Lettre aux absents !

Robenson, Marie-Danielle Colin, je pense souvent à Planch sou do, notre première compagnie de théâtre. À Youyou, notre ami. Puis, je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’aurait fait Leroy de sa vie aujourd’hui ? Youkens Leroy, ce jeune comédien lâchement assassiné en 2011 au Carrefour de l’Aéroport par un soir d’octobre…Ça fait 10 ans, 10 ans, et la blessure reste vive. Nous autres de Planch Sou Do ne pourrions jamais faire le deuil d’un crime non élucidé. Car, nous savons que les assassins de Youyou ne seront jamais écroués. Petit pays de l’injustice possible…. Dites-moi, quel rôle ce crime de trop a- t-il joué dans votre décision de quitter le pays ?

Chers Libo, Johndy, Fransesca Merentié, Danilov, Ralph Civil, Vladimir Delva, l’École Nationale des Arts est perpétuellement en crise. Le Petit Conservatoire a fermé ses portes. Daniel Marcelin n’a plus la force de continuer. Gaëlle a pris la relève en ouvrant Acte, une école de formation en jeu d’acteur. Un bel espoir !  À une époque, vous étiez aussi une promesse, un espoir. Beaucoup croyaient que cette génération, la nôtre, allait donner un souffle nouveau à la scène haïtienne. Pourtant, vous avez abandonné, vous avez tout laissé tomber ! Pourquoi ?

Medeley, Medouch, tu as la particularité d’avoir écrit du lieu de l’exil. Une première œuvre, Errance Boulevard, qui parle de ces rapatriés, ces immigrés voyageant trop souvent avec leur passeport comme unique bagage ! Dans ton cas, en plus du passeport, tu avais un autre bagage, la création ! Parle-moi de ton expérience…

Schneider et Angelo Destin, aujourd’hui, Martissant est un no man’s land, comme d’autres quartiers avant lui !  Martissant, votre première scène, est devenu scène de crime en permanence… Martissant, martyr abandonné à lui-même, ne sait comment prier Sainte Bernadette pour que revienne la paix… Cette paix, l’avez-vous trouvée là où vous vivez actuellement ?

Billy, cher Billy, on ne se saoule presque plus ni à 10-tractions ni ailleurs… En chemin, on a perdu le goût de l’ivresse, on est devenu des clowns tristes…  À Port-au-Prince, on vit difficilement avec la crainte de se faire kidnapper, c’est tellement facile d’être la victime des gangs sévissant dans cette ville. Ces gangs jouent avec nos peurs comme on le faisait avec les mots… Baudelaire disait « Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. », alors que cette lettre ravive le goût défendu de l’ivresse perdue. Pour commencer, raconte- moi ton nouveau quotidien ?

Bertrand Roy, récemment j’ai vu Syto Cavé, il continue tranquillement à écrire et à boire son whisky. Il craignait un peu pour sa santé ces derniers temps. À ton propos, il s’est montré élogieux et n’a pas regretté une fois de t’avoir choisi comme comédien sur la création de sa pièce Brakoupe au côté de Ernst Saint-Rome et de Bonel Auguste. Frère, penses-tu à revenir jouer un jour sur les scènes de ton pays ?

Guito, mon ami, je pense souvent à la mise en scène de la pièce La demande en mariage de Anton Tchekhov dirigée par Patrick Joseph que votre compagnie, Étiquette, avait présentée en 2007 à la Fokal. Je me souviens des talents de Gladjimy Chery et Pascale Julio. Cette création m’avait touché et me marque jusqu’ aujourd’hui à l’encre rouge. Vous êtes tous partis, toi, Pascale, Gladjimy et Patrick. Partis en quête du temps perdu. Je t’ai rencontré Guito à Brooklyn, ta nouvelle passion dans la vie c’est la photographie. Un art qui te permet de capter et d’immortaliser l’instant. Contrairement au théâtre qui est un art éphémère. Tout passe vite au théâtre. Tellement vite. L’image dans le jeu théâtral est passagère. Elle n’est pas figée. Et pour rendre vivant ce moment, le comédien mobilise des matériaux qui sont tellement fragiles : son corps et son esprit. Il ne peut pas les confier à n’importe quel metteur en scène. Le temps de cette confiance peut briser l’acteur parfois de manière irréparable. Le corps et l’esprit de l’interprète doivent être mobilisés avec précaution. Parce que la frontière entre le théâtre et la vraie vie est extrêmement ténue. Guito tu as laissé la scène et embrassé la photographie peut-être parce qu’aujourd’hui tu as peur de te livrer. D’être dans le dépouillement. C’est cela le théâtre. C’est cela vivre en Haïti. Se dépouiller. Prendre des risques. Tu crains sans doute de te confier. De te mettre à nu. Tu as rejeté par-dessus bord, tout ce qui perturbe, tout ce qui nuit. Tu as tourné le dos à tes deux grandes passions : le théâtre et ton pays. Tu as décidé de te confier à une terre d’accueil et un art d’adoption. Ces exils valent-ils le voyage ?

Parcours de transhumance

Chemins multiples

L’art de la fugue

Long cheminement des sens 

Des paupières 

Voyage d’ici à là-bas. 

Perte de repères 

Vers où aller ?

Quel sens donner à la vie, à l’amour, aux lendemains pluriels et multiformes ?

Quelle route à prendre et pourquoi changer d’itinéraire ?

Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté du mur ?

De l’autre de la rivière ? De la mer ? Et de la montagne ? 

Quelle vie nous attend par-delà les frontières ?

 

Eliezer Guerisme 10 novembre 2021

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