OPINION: Adapter Yanick Lahens et passer d’une langue littéraire à une langue de scène
Pourquoi ? Et surtout, comment ? Pourquoi adapter une œuvre qui existe déjà, pour reprendre des mots qui avaient déjà trouvé leur forme, leur rythme, leur architecture jusqu’à les déplacer vers un autre langage ? Des pages à la scène, des phrases extraites entre deux couvertures épaisses et douillettes signées Yanick Lahens pour s’affronter sous les regards froids des projecteurs parce que moi, Stéphana Dorval, aurais osé dire oui au défi.
La question chemine bruyamment à mes côtés depuis l’instant même où j’ai accepté l’invitation du Festival En Lisant à adapter l’œuvre romanesque de Yanick Lahens en théâtre. Elle m’accompagne d’autant plus que je n’avais jamais officiellement achevé, écrit ou soumis un travail d’écriture dramaturgique. Pour avoir écrit durant des années, de la poésie, de la prose, un roman, je connais le travail solitaire de l’écriture. Je connais cette relation physique entretenue avec une phrase jusqu’à sentir qu’elle a trouvé son souffle, son pouls. Et pourtant, cela m’était encore inconnu d’écrire un texte destiné à quitter la page, avec un délai et une date de spectacle, pour devenir voix, espace, corps, silence, déplacement… Lumière et gestes. Ainsi donc, La couleur de l’aube, mon choix pour des milliers de raisons et d’évidences, sera ma première adaptation théâtrale, et aussi ma première pièce. Lorsque le texte sera porté sur scène pendant le Festival En Lisant, ce sera la toute première fois que je verrai ma plume devenir théâtre. Il y a quelque chose de très exaltant dans cette perspective, alors qu’elle n’est pas entièrement vraie. J’ai déjà vu mes vers, ma prose, depuis en classe de Seconde jusqu’à Port-au-Prince, mon brasier de ville, être portés par une voix, toujours une seule et jamais la même, face à un public. Mais, ce ne sera pas la même scène, ni le même enjeu. Là, il est question de didascalies que j’aurai moi-même écrites, d’intentions transmises entre les lignes jusqu’aux comédiennes, d’un travail d’architecte pour un ingénieur, le metteur en scène. Pas sans le moindre vertige, j’entre dans un territoire que j’ai toujours connu comme spectatrice. Avec l’œuvre de Yanick Lahens !
Ma rencontre avec le travail littéraire de Yanick Lahens remonte à 2022, tout autour des Leçons inaugurales au Collège de France. Puis en juin 2024, je me souviens encore d’avoir été frappée par sa manière d’écrire Port-au-Prince dans La couleur de l’aube. Je connaissais évidemment l’autrice comme l’une des grandes voix de la littérature haïtienne, que j’ai d’ailleurs eu l’immense honneur de côtoyer en différentes occasions. Son œuvre, sa trajectoire et tout ce qu’elle a construit lui confèrent une place à laquelle je ne songerais jamais à me comparer. Ce qui m’avait surprise était d’un autre ordre ; c’était une sensation de familiarité. Je retrouvais dans sa manière de regarder la capitale quelque chose qui me travaillait moi-même comme écrivaine. Une ville que l’on peut aimer et accuser dans le même mouvement. Une ville que l’on ne peut seulement regarder de l’extérieur puisqu’elle s’est si malicieusement imprégnée des corps de ceux qui l’habitent. Port-au-Prince, cette ville faite de mémoire, de violence, de sensualité, de fatigue, de désir. D’absurde. De beauté. Et de menaces. Alors que j’interrogeais sans cesse cette ville dans mon propre travail littéraire, la retrouver ainsi chez Lahens, à travers une œuvre antérieure à la mienne, portée par une plume d’une tout autre maturité, a provoqué chez moi une certaine reconnaissance. Constater certaines proximités de sensibilité signifie simplement qu’en lisant Lahens, je retrouvais des questions qui m’étaient déjà intimes.
Et puis, il y a les femmes. Pour le travail d’adaptation, j’ai eu à relire le texte. J’ai eu à regarder des femmes se regarder, et prétendre de ne rien voir. Deux sœurs, une mère. Et tout ce qui circule entre ces trois femmes sans réussir à devenir parole. Dans mes écrits, j’interroge beaucoup les rapports entre les filles et femmes d’une même famille, d’une même lignée tout autour de ce qui se transmet, se répète, ou se tait. Ce qu’une mère lègue à sa fille sans savoir qu’elle le donne, sans jamais lui tendre la main. Ce qu’une sœur reproche à une autre alors qu’elle envie peut-être secrètement quelque chose en celle-ci. Les fidélités, les comparaisons, les violences, les tendresses mal exprimées, les silences que plusieurs générations apprennent à porter sans jamais en mesurer le poids. Chez Yanick, dans La couleur de l’aube, j’ai retrouvé et reconnu cette complexité. Angélique et Joyeuse se connaissent depuis toujours et pourtant se connaissent mal. Chacune fabrique une version de l’autre sans qu’aucune des deux descriptions soit complète. Pour Joyeuse, sa sœur Angélique est celle qui attend, qui s’en remet à Dieu, celle qui a laissé la vie passer devant elle. Pour Angélique, Joyeuse possède ce qu’elle croit avoir perdu : l’assurance, le mouvement, la sensualité, la liberté, l’audace du corps. Mais… Angélique désire. Joyeuse a peur. Angélique peut être cruelle. Joyeuse peut être vulnérable. Toutes deux sont traversées par ce monde qu’elles prétendent parfois affronter différemment. Et c’est cette zone-là qui m’a donné envie d’en faire du théâtre.
Il ne s’agira pas de raconter leur relation, ou leur inquiétude, leur impuissance et leur colère face à l’absence de leur frère Fignolé. Mais de la rendre visible. Palpable. Quelle distance existe entre deux sœurs qui vivent dans la même maison sans ne plus savoir vraiment se rejoindre ? Que se passe-t-il lorsqu’elles se regardent ? À quel moment l’une entre-t-elle enfin dans l’espace de l’autre ? Et enfin, que peut accomplir la disparition d’un frère que vingt années de vie commune n’avaient pas réussi à accomplir ?
J’ai dû apprendre qu’adapter n’est pas « transporter ». Tout au début du travail, j’ai abordé l’adaptation avec mes réflexes de romancière. Je relisais, soulignais et surlignais des extraits. Voulant préserver les phrases qui me semblaient les plus fortes, les images auxquelles je tenais, les passages qui contenaient déjà toute la densité d’un personnage, j’ai constitué ce qui s’apparentait à un immense cahier de montages. Or, le théâtre ne pouvait pas être le roman découpé et distribué en plusieurs voix. Pour aboutir au passage d’un langage à un autre, une transformation s’impose. Cela suppose un redécoupage, faire d’une narration intérieure une action ou un monologue. Une pensée peut se convertir en silence, une ville peut se dessiner à travers un bruit de moteur, une radio, trois corps qui changent de direction. Deux événements séparés par plusieurs chapitres peuvent exister simultanément sur un plateau. Pour rester fidèle à l’esprit d’un texte, il faut parfois accepter d’en modifier la mécanique ; et c’est là que se trouve la liberté la plus stimulante de l’adaptation.
J’apprends surtout que l’écriture dramatique requiert une autre forme de confiance. Dans l’écriture de la prose, le texte constitue lui-même l’expérience finale. Tandis qu’au théâtre, le texte n’est pas encore le spectacle. Il faudra que le texte rencontre une comédienne, que le silence ait une durée. Que le metteur en scène voie dans une didascalie une possibilité que je n’avais pas imaginée. Que moi, j’accepte tout ce qu’ils lui feront. C’est magnifique et déstabilisant à la fois, à vrai dire. Le texte cessera définitivement d’être celui que j’avais devant mon ordinateur ou dans l’exemplaire du livre de Yanick que je traîne partout avec moi. Il cessera d’être définitivement seulement sien, un secret chuchoté rien qu’aux lecteurs et lectrices. La lumière, les voix, la salle donneront un autre sens à tout.
Je ne sais pas encore ce que l’expérience de voir La couleur de l’aube sur scène fera à la lectrice et à la dramaturge que je suis maintenant. Je sais seulement que cette adaptation m’a portée à interroger ma propre manière d’écrire, de transcrire. Elle m’a généreusement rappelé combien l’oralité compte pour moi, combien je suis attentive à la parole intime des personnages-femmes, et combien Port-au-Prince continue d’être un territoire littéraire auquel je reviens. Les liens, relations entre femmes, entre sœurs, entre mères et filles, restent pour moi des lieux inépuisables de fiction. Et il y a quelque chose d e profondément rassurant et émouvant à avoir rencontré à nouveau ces préoccupations en traversant l’œuvre d’une écrivaine qui les travaille depuis bien avant moi, avec l’ampleur, l’exigence et l’élégance que l’on connaît à Yanick Lahens. L’adaptation est donc précisément cela, la rencontre de deux écritures qui ne se confondent pas. Dans ce que l’une reconnaît de ses propres admirations chez l’autre. Dans la nécessité de prendre cette reconnaissance et de lui trouver une autre forme qui aura été le théâtre. Le 14 novembre 2026, lorsque les lumières s’allumeront, nous verrons ensemble les mots se lever de la page et marcher. Se regarder. S’affronter. Respirer se taire. Et devenir, enfin, scène.
Stéphana Dorval, 8 octobre 2026

